Marche (IV)

Dans la rue ce matin successivement et sans autre ordre que celui de leur apparition.
Trois encore roulés dans des couvertures. Celui qui parlait aux autres avait une voix si douce qu’on l’entendait à peine.
Un vieil homme élégant et qui mendiait.
Un autre est contre un mur ; il porte un haut et un bas de survêtement désassortis, plié, replié, brisé.

Devant la gare il y a

Des escaliers de marbre

Et une grande place.

Ici tous les matins un homme se lave dans la fontaine basse.

Marche (III)

Par la fenêtre on voit progresser les voitures sur le boulevard, on n’entend aucun bruit à cause des doubles vitrages. La salle est vide, dans l’assiette qui est restée de l’autre côté de la table il y a quelques feuilles de salade , des restes de boeuf au saté, la sauce est marron et colle. Dehors, il fait très chaud, l’air doit être brûlant et vibre un peu mais on ne sent rien. Il y a la rumeur sourde de la climatisation, la serviette en papier froissée juste à droite, comme une fleur rouge et artificielle. Elle est dans un aquarium, elle lève le menton et s’étonne de ne pas faire de bulles, mais elle ne bouge pas.
Ses pieds ne reposent pas sur le sol car le tabouret est trop haut. Elle regarde encore dehors, les voitures, la rue qui tangue sous le soleil, les murs sales, les voitures. Elle ne bouge pas.
Elle essaie de sentir la chaleur sur sa peau à tellement la regarder.
Elle n’y arrive pas.

Matin

Les ombres sont tapies pour un moment. Une lumière si douce à croire au jour qui recommence, qui vient à peine, si lentement. Une à une disparaissent les étoiles, sans bruit car on les imagine silencieuses. Dans le bleu de l’aube le chant d’un oiseau, qui déchire autant qu’il transporte, strident et solitaire.

Fleuve (roman)

On pourrait commencer ainsi. Dire qu’il fit très froid cet hiver là, ciels blancs, vitres glacées, longues journées sans lumière. Mais ce n’est pas vrai, ou, plutôt, cela avait commencé bien avant. Bien avant… c’est-à-dire ?
Peut-être en effet il y a longtemps, temps anciens, presque perdus tout à fait.
Des mouettes sur le fleuve, lentes dérives des eaux, vols sinueux des oiseaux blancs,— et les nuages un peu se défaisant dans le ciel pâle; Les banquettes sont rouges, en moleskine, et déchirées. Aux bords du fleuve sont des immeubles gris, des rues étroites, des cafés. Sur la table — (formica, puisque moleskine, et mouchetée, sans que l’on puisse savoir si c’était de crasse accumulée ou un effet cherchant peut-être à imiter le marbre)– un verre vide, un cendrier, des cigarettes.

Les voix

Fragments de paroles qui reviennent que ces vains ornements que ces voiles
qui suis je ces échos lointains des voix ainsi qui s’entrelacent

et sur les fondrières de la mémoire, le rêve n’est pas plus réel que le passé
comment ne pas perdre la tête

Je me souviens de la couleur rose des petites peaux mangées autour des ongles, mais le son de sa voix, je l’ai oublié.

Regarder le silence qui se fait peu à peu les couleurs du crépuscule, peu à peu cette texture différente du ciel et de l’air. Et le vide qui se creuse, petites cuillères de chair précisément et tranquillement arrachées.
Je voudrais raconter des histoires, de lierre et d’épées, de forêts sombres et de sang vermeil. Et ce qui vient, qui hante, c’est toujours autre chose ce sont des choses sans histoire, la lumière du soir, la douleur d’une absence innommable, rien, en fait : ni sensation, ni pensée, ni sentiment – un silence qui cherche à se dire.

Encore. La couleur de la pierre au soir qui tombe, l’absolue étrangeté du monde qui avait été camouflée par les diversions du jour. Et puis, la cruauté si douce de la lumière mourante, jamais elle n’a été si belle, si tendre tandis qu’elle se défait, qu’elle meurt. Quelque chose d’insupportable est en train de se passer, si paisiblement.

Fenêtre (II)

Juste avant l’horizon
Quelques voiles blanches passent
Silencieusement

Mémoire (II)

La rumeur revenante
Encore et encore

Ecouter le bruissement mauve des colombes
Se délacer de toutes ces choses là. Tout contre le corps souple de la nuit, respirer, faire se lever les voiles.

Mais une petite musique encore. La si connue, si petite et si acérée. Et comme je t’ai habitée déjà.
Encore une fois. Ils se reconnaissent et s’épousent bientôt, les bras serrés, étroits et meurtriers.

Et cette femme qui lentement s’asseyait
Sur le siège en plastique
Ses yeux étaient si pâles
Dévoré son visage le reflet dans la vitre.

Théâtre (II)

Le corps la chair du corps déchiquetée
Flaques de vide miroirs disparus

D’abord le rouge à lèvres, épais, ne pas déborder, ne pas trembler. S’approcher, ensuite, tout contre la glace, figée, encore un peu de rouge. Ensuite, la perruque, blonde et lisse. Jambe tendue, les bas qui brillent. Le bois noir du plancher. Se lever.
Ne plus rien voir dans la lumière obscure, s’approcher.
Alors.

Le corps recomposé, debout, qui lentement s’avance
friable et souverain
encore.

Marche (II)

Elle avait la sensation de se détacher de sa propre vie, comme une bulle d’air remontant à la surface de l’eau ; à moins que ce ne soit l’inverse, une lente descente vers le fond, les yeux grand ouverts, pleins de la lumière de la surface.
Marcher tranquillement dans la gare, protégée par le mouvement incessant des gens, par les rumeurs des annonces et l’odeur douçâtre des pâtisseries industrielles ; un parfum rond et orangé, amande et margarine.
L’ordre paisible des allers et venues.
Devant une femme avance qui porte des talons très hauts, sa valise semble lourde et tout son corps penche sur la droite ; elle s’obstine, elle marche droit.

Théâtre (I)

Comme un serpent s’enroulant autour du cou
Ou un manque d’air, plonger en eau trop profonde.
Les affreux méandres de la solitude. Peuplés de monstres muets, de grandes flaques de silence.
Alors construire une digue, et à chaque pas, précautionneux, retenir son souffle de peur qu’elle ne crève.

Les fleurs sont mortes sur le balcon, brûlées alors qu’il a pleuviné depuis une semaine. Elle se rassied sur le fauteuil rouge, incapable. Elle se dit j’ai envie de mourir, mais cela ne veut rien dire, évidemment. La douceur du mot peut-être (rien à voir avec le mot mort, qui lui coupe le souffle). La nuit passée a été terrible, hantée. Au matin, en ouvrant la porte, elle était presque surprise de ne pas trouver de marques sur le bois : les griffes des bêtes qui l’avaient assiégée, les morsures de la nuit.
Seul le bleu du crépuscule lui semblait accueillant, un peu théâtral, comme une promesse. Et puis c’était l’heure où elle allait s’asseoir aux terrasses des cafés « un verre de vin blanc s’il vous plait », et lorsque le serveur souriait en lui apportant son verre, elle était presque heureuse.
Et la déchirante douceur du premier chant des oiseaux lorsque le ciel est d’un bleu encore artificiel, crépuscule clinquant du matin.

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